VAN CLEEMPUTTE

 

Depuis le 19 vendéminaire (10 octobre 1793), celuis ci est resté détenu à la Conciergerie, et les femmes Leroy et Mort, inculpées comme ses complices, n'ont pas quitté la Force, malgré plusieurs arrêtés en leur faveur de la section du Finistère.

Le 2 nivôse (22 décembre), M Van Cleemputte subit devant le juge François Denizot son dernier interrogatoire. Le surlendemain, la veuve Leroy et sa fille Mort seront entendues, et l'une et l'autre confessent courageusement leur foi.

_ Vous partagiez donc les erreurs de son fanatisme? demande le magistrat à Marguerite Leroy.

   _ Oui, répond-elle sans hésiter.

    _ Aviez-vous sa confiance et lui la vôtre?

    - Oui

Et Françoise Mort n'est pas moins nette.

   - J'ai assisté deux fois à la messe du citoyen Van Cleemputte; j'ai reçu une fois la communion, après m'être condessée à Lui... J'y ai été de propre inclination, sans suggestion de personne et d'après la liberté du culte décrétée et sanctionnée par la Nation... J'ai cru, sans me compromettre, et d'après mon opinion religieuse, pouvoir profiter de ces trois objets du culte catholique.

 La principale préoccupation du juge est surtout d'arriver à prouver qu'on se trouve en présence d'une conspiration royaliste.

 _ Devant la justice, tout secret doit être rompu, déclare-t-il à la veuve Leroy. Dites donc la vérité !...  Quand vous vous confessiez, le fanatique ne vous entretenait-il pas du ci-devant Louis Capet?

 _ Jamais, répon la femme. Il m'a seulement, dans la conversation, témoigné qu'il était sensible à la mort du ci-devant roi, et, cependant, sans affectation ....

Et M. Van Cleemputte, interrogé à nouveau sur le papier sanglant trouvé chez lui, ne peut que protester:

 _ Je ne me souviens même pas de la personne qui me l'a envoyé ...

Cett charge, malgré tout, reste grave, et le prêtre s'en rend compte. Il a beau avoir fait le sacrifice de sa vie, il entend du moins, comme c'est son devoir, ne pas être condamné pour des faits dont il se sait innocent. Qu'on l'accuse d'être réfractaire, cela, il l'accepte et il l'avoue hautement. Qu'on le traite de royaliste, il en est révolté, car, tout en restant fidèle à l'Eglise, il n'a jamais cessé d'être patriote.

Rentré à la Conciergerie, il griffonne sur un papier des notes, sans cesse relues, modifiées, raturées, où, au fur et à mesure que ses souvenirs reviennent, il précise tout ce qui peut plaider en sa faveur: sa conduite dans sa section, ses gardes, ses offrandes, ses relations avec des Républicains notoires, un quincaillier de la rue Saint-Denis, d'Ambry; un fabricant de chapeaux de la rue Saint-Martin, Tellier; le receveur de la rue beaubourg, Guerrier; même des prêtre assermentés, tels ses anciens confrères, restés des amis, les citoyens Petit et Margarita, trésorier et vicaire de Saint-Nicolas-des-Champs.

Puis, revenant sur la fâcheuse trouvaille, il écrit sur son memorandum - pièce émouvante qui est conservée à son dossier- : "Pour le petit papier intitulé "Sang de Louis XVI", je n'en faisait uncun cas, je pensais l'avoir déchiré; il s'est trouvé dans une antichambre, inclus dans un tiroir qui ne fermait pas à clef, au milieu de toutes sortes de fouilles... Pourquoi, depuis tant de temps, ne l'aurais-je pas renfermé exactement, encadré même?... Je n'était attaché au roi que comme tout sujet doit à celui qui gouverne... Pendant toutes ma vie, je ne l'ai vu qu'une seule fois, par hasard".

Ce plaidoyer fut-il jamais transmis à Fouquier-Timville? Il était bien inutile, en tout cas; en pareille matière, le sinistre accusateur se refusait à rien entendre.

M. Van Cleemputte peut s'en convainces quand, le 8 nivôse (28 décembre), l'acte d'acusation lui est notifié. Fouquier ne s'est pas mis en frais d'imagination de fanatisme relevée contre le prêtre par le département de police de la Commune.

Rien ne pouvait sauver le prêtre... Il ne se faisait pas d'illusion et envisageait avec calme la mort, "y voyant l'entrée dans une vie nouvelle et bienheureuse". Ses compagnons de captivité devaient garder de ses derniers entretiens le plus radieux souvenir. Il comparut devant le Tribunal révolutionnaire le 12 nivôse an II (1er janvier 1794). Aux questions posées le jury répondit affirmativement: prêtre insermenté et, quoi qu'il en pût dire, conspirateur royaliste, il fut condamné. Marguerite Leroy et Françoise Mort furent acquittés.

Il était 10 heures du soir quand le verdict fut rendu __ trop tard pour que l'exécution pût avoir lieu aussitôt. M. Van Cleemputte fut ramené à la Consiergerie et enfermé dans le guichet clos par une grille, qu'on voit encore, près de la porte donnant accès à la cour du Palais, là où est maintenant la buvette..

Il fit demander son bréviaire, qu'on lui apporta, et il passa la nuit en prières; M. Emery, ou quelqu'un des "aumôniers de la guillotine" qui assuraient alors le service des condamnés put certainement pénétrer auprès de lui et lui apporter la sainte communion, car, le lendemain, un mot tracé de sa main fut remis par le consierge à ces anciens compagnons: il y disait qu'il avait passé ses dernière heures "fort tranquillement" et qu'il était comblé de consolation.

Au moment où ses amis lisaient ces lignes, il s'acheminait vers la place de la Révolution... Avant que sa tête tombât, le bourreau brûla au pied de l'échafaud le papier "qui était supposé contenir le sang de Capet.

Quelques jours après, Bimbenet de la Roche _ un jeune officier qui reste une des plus étonnantes figures chrétiennes de ces temps troublés _ écrivait à un de ses frères, en lui racrontant les derniers moments de M. Van Cleemputte: "Lorsqu'on a vécu comme lui, le moment de la mort parait fort doux. Il est maintenant là où nous espérons aller sous peu. Il nous a promis dans son écrit qu'il ne nous oublierait pas. J'ai quelques reliques de lui que je garde précieusement et que je vous ferai passer, lorsque j'aurai le bonheur de le suivre..."

Ce dernier vu ne tardera pas à être exaucé: M. Bimbenet de la Roche sera guillotiné le 7 ventôse (25 février 1794)

© La vie religieuse sous la Terreur pages 202-203-204