Toussaint-Louverture, lieutenant général

 

 

 Toussaint Louverture prisonnier à Brest en juillet-août 1802

François Dominique Toussaint Breda, dit Toussaint Louverture (1743-1803), est le héros incontesté de l'indépendance de Saint-Domingue (Haïti). Meneur de la révolte des Noirs de Saint-Domingue en 1791, il est nommé général en chef des troupes de l'île après avoir aidé la France à chasser les Anglais et les Espagnols. Il proclame l'indépendance de Saint-Domingue en 1800 et en devient le gouverneur à vie en mai 1801.

Toussaint Louverture reçoit une lettre du Premier Consul

Mais Bonaparte veut reconquérir l'ancienne colonie, et mater le rebelle : il y expédie son beau-frère le général Leclerc avec 25 000 hommes et une flotte. Leclerc attire son adversaire dans un guet-apens aux Gonaïves le 7 juin 1802 et Toussaint est déporté avec sa famille en France.

C'est le 12 juillet 1802 qu'il arrive en rade de Brest à bord du navire Le Héros. Son épouse Suzanne partage son sort, ainsi que ses fils Placide, Isaac et Jean, sa nièce Louise-Renée, sa bru Victoire ; un domestique noir non identifié, et Justine, "négresse domestique" les accompagnent. Mais une épidémie sévit à bord, et le vaisseau est aussitôt mis en quarantaine ; Toussaint demande aux autorités maritimes de fournir un peu d'argent et des vêtements pour tous ; il fait remettre également une lettre pour le général Leclerc.

Les ordres du gouvernement sont clairs ; il requiert l'emprisonnement de Toussaint dans les cachots du Château de Brest, la déportation du fils aîné à Belle-Ile, celle des autres membres de la famille à Bayonne. Mais les hôtes sont encombrants pour la marine brestoise qui n'a pas les moyens d'entretenir les prisonniers ; il semble qu'elle n'a ni prison, ni logement fermé propre à la garde de Toussaint et il n'y a pas une seule place libre dans les cachots du Château… Il est alors décidé de les laisser tout simplement sous bonne garde sur Le Héros jusqu'à meilleure solution.

Le 23 juillet, Bonaparte signe le décret suivant :

"Article 1er - Le nommé Toussaint Louverture sera transféré et retenu prisonnier au fort de Joux. Il sera tenu au secret, sans pouvoir écrire ni communiquer avec aucune personne que son domestique.

Article 2 - Les ministres de la guerre, et de la marine et des colonies, sont chargés de l'exécution du présent décret ".

Le 13 août 1802 est un jour de déchirement et de grand malheur pour les prisonniers. A cinq heures du matin, un officier de gendarmerie et quatre gendarmes viennent appréhender Toussaint et son domestique ; ils sont conduits, sous bonne surveillance, dans une chaloupe à Landerneau où ils seront remis à un officier de l'armée. Placide, arraché à sa femme et à sa famille, est à son tour embarqué sur La Naïade pour Belle-Ile… Le 18 août, La Naïade revient à Brest et embarque les six derniers passagers pour Bayonne.

On sait comment finira l'aventure coloniale de Saint-Domingue. L'insurrection, après le rétablissement de l'esclavage, est générale et l'armée française est décimée par une épidémie de fièvre jaune ; le général Leclerc en meurt d'ailleurs en novembre 1802. Ses troupes capitulent le 30 novembre 1803 et la proclamation de l'indépendance de la nouvelle république d'Haïti a lieu le 1er janvier 1804.

Mais Toussaint Louverture ne sera pas de la fête… Il était mort au Fort de Joux (Doubs) le 27 avril 1803, victime des mauvais traitements et de la rigueur du climat.

Pélage et les membres du "gouvernement provisoire" à Brest en août 1802

Il faut évoquer une conséquence directe et peu connue, même dans le Finistère, de la politique colonialiste de Bonaparte à l'époque du rétablissement de l'esclavage : il s'agit de la présence à Brest en 1802 et 1803 de nombreux prisonniers et déportés noirs des Antilles.

… Selon un arrêté du 10 avril 1801, La Guadeloupe devait être régie par trois magistrats : un capitaine général, un préfet et un commissaire de justice. Mais l'intervention maladroite et discriminatoire du contre-amiral Lacrosse, nommé préfet colonial et capitaine général de l'île, excède les Guadeloupéens qui, lors des troubles d'octobre et novembre 1801, l'arrêtent, le chassent et le remplacent par un " gouvernement provisoire de la Guadeloupe " présidé par un officier mulâtre, Magloire Pélage, ancien esclave originaire de La Martinique.

Bonaparte, afin de mater la révolte, y envoie en mai 1802 un corps expéditionnaire de près de 4000 hommes commandé par le général Richepanse : or, il n'y a pas de révolte car Pélage, certes hostile à Lacrosse, reste attaché au gouvernement français et accueille avec respect et enthousiasme Richepanse. Mais le général ordonne aux soldats de couleur de remettre leurs armes, et inflige des vexations à leurs officiers : leur insurrection est immédiate, d'autant qu'ils apprennent le rétablissement de l'esclavage, décrété le 20 mai 1802 (il sera proclamé en Guadeloupe le 17 juillet 1802). Tous refusent d'être livrés à leurs anciens maîtres, les planteurs. Richepanse rétablira l'ordre en réprimant très durement la sédition ; il fait déposer le gouvernement provisoire et décide d'en déporter les membres, ainsi que 31 officiers, proches de Pélage.

C'est ainsi qu'arrivent d'abord à Brest en août 1802 à bord du vaisseau Le Fougueux "les membres du gouvernement provisoire de la Guadeloupe et d'autres blancs ou gens de couleur renvoyés par le général Richepanse". Parmi ces quarante-trois personnes se trouvent bien sûr Magloire Pélage, considéré par les autorités comme "l'auteur de la révolte des Noirs", mais aussi Frazan, Corneille et Viaud qui composaient ledit gouvernement. Le ministre de la marine, Decrès, ordonne leur détention "pour usurpation de l'autorité légitime" et "crime de haute trahison" dès la levée de la quarantaine du navire qui a lieu le 18 août 1802.

La marine brestoise, à défaut de prison, a mobilisé l'hôpital pour ces prisonniers de marque qui se retrouvent à trente-neuf dans la même grande salle commune dont les portes sont condamnées et où une sentinelle monte la garde en permanence. La famille des détenus est autorisée à descendre à terre. Pélage, quant à lui, est isolé dans une pièce sans communication, "sous bonne et sûre garde", avec sa femme, sa belle-mère et "un petit nègre".

Le 17 août, Bonaparte avait approuvé un arrêté de Richepanse déclarant "Delors, Pénicault, Viaud, Corneille, Danois, Frazans et Pélage débiteurs de la République d'une somme de 278 216 livres argent de la colonie". Dès réception de cette missive, le préfet maritime ordonnera l'inventaire de leurs maigres biens et les fera mettre sous séquestre.

Que deviendront Pélage et ses amis ? Après quinze mois de détention préventive, le Premier Consul les fera tous relâcher sans jugement en novembre 1803. Pélage servira aux armées et mourra en Espagne en 1813.

912 déportés de La Guadeloupe et de Saint-Domingue en décembre 1802 à Brest

Bonaparte décide en septembre 1802 que "les capitaines généraux des différentes colonies de la République sont autorisés à ordonner la déportation en France des divers individus noirs dont la présence leur paraîtrait dangereuse dans la colonie"… Son ministre Decrès demande au préfet maritime de Brest de "détenir sûrement ces individus" qui vont affluer dans le port à partir de décembre 1802.

En effet, après le rétablissement de l'esclavage et après les révoltes impitoyablement réprimées en 1802, tant en Guadeloupe qu'à Saint-Domingue, nombreux sont les soldats et marins noirs, les détenus politiques, les rebelles ayant échappé aux massacres, qui viennent échouer dans les casernes de Pontanezen à Brest.

Mais le fait le plus notable est l'arrivée en masse, en décembre 1802, de quelques 912 déportés des îles… Dès leur débarquement, le préfet maritime de Brest s'empresse d'en établir la liste. Le 4 janvier 1803, qu'ils soient de La Guadeloupe ou de Saint-Domingue, ils sont tous regroupés, puis classés en quatre catégories : celle des hommes à punir, celle des hommes propres aux travaux du port, celle des marins à embarquer et celle que l'on peut former au bataillon. Trois jours sont nécessaires pour cette tâche, compliquée par la difficulté des langues. Quand le ministre ordonne d'en dresser le signalement, le préfet répond qu'ils se ressemblent presque tous…

C'est ainsi que "144 individus… de couleur dont la conduite a été jugée la plus répréhensible seront destinés aux travaux publics en Corse" : il s'agit là des hommes qui avaient pris les armes avec les rebelles à Saint-Domingue ou à La Guadeloupe ; surveillés étroitement, ils seront embarqués en mars 1803 pour rejoindre Ajaccio.

La seconde liste "comprend 85 hommes qui, ayant travaillé à des métiers relatifs à la marine, peuvent être employés utilement dans les ports", comme charpentiers ou forgerons. La première difficulté est de les vêtir, la seconde de les loger : ils seront transférés à la caserne des marins de Brest, plus proche du port, et ils seront "nourris à la ration complète", dit le Préfet ; enfin il faut les soigner car beaucoup d'entre eux sont tombés malades au cours de ces premières semaines. Mais dans un rapport du 31 janvier, on apprend que ces hommes "travaillent avec zèle" ; un petit traitement leur est même attribué avec lequel, pense-t-on, "ils pourront bientôt subvenir à leur entretien".

Une quatrième liste comptera "62 marins à embarquer", servant auparavant comme militaires, et désormais affectés sur des bâtiments de cabotage. Le préfet maritime précise "qu'il aura soin de ne faire mettre qu'un petit nombre dans chaque bâtiment" et que ces marins seront surveillés en permanence.

Mais c'est la troisième liste qui a toutes les faveurs des autorités maritimes et à laquelle le ministre porte le plus grand intérêt : il s'agit "des 614 gens de couleur propres au service militaire". Ce sont uniquement des soldats guadeloupéens : ce ne sont pas des rebelles - ceux-là ont été massacrés ou se sont suicidés pour échapper au statut d'esclave qui leur était réservé - ; au contraire, la majeure partie, apprend-on, "est composée d'hommes qui ont porté les armes à La Guadeloupe… et qui ont servi très utilement à combattre les rebelles sous les ordres du général Richepanse". Pourquoi alors ont-ils été désarmés, jetés à fond de cale et déportés ? "Ce n'est que par une mesure extraordinaire de prévoyance que le général a jugé ne pas devoir les conserver dans la colonie", assure le ministre de la marine. Visiblement, le gouvernement se méfie de ces anciens esclaves servant à l'armée aux colonies, et sans doute des "hommes de couleur" en général…

Ces Guadeloupéens vont former, sur instructions personnelles de Bonaparte, un "Bataillon d'Africains", encore dénommé le "Bataillon des chasseurs africains", qui sera placé sous les ordres d'un capitaine général et sera divisé provisoirement en six compagnies "dont une d'élite sera composée des hommes les plus grands et les plus forts, et les plus avantageusement connus sous le rapport de leurs services et de leur conduite". Dans un premier temps, le préfet maritime oblige les soldats à travailler sur les terrains et casernes de Pontanezen, et à vivre par compagnie "pour s'habituer à se connaître et pour que les rapports de discipline et de subordination puissent s'établir facilement."

Là aussi, l'un des premiers soucis est de vêtir les recrues avec les uniformes appropriés ; dès le 25 janvier 1803, les tailleuses du bagne et celles des corps de marine sont réquisitionnées à cette fin. Quant au logement de Pontanezen, sans doute insalubre, il est vite abandonné au profit des casernes plus saines de Recouvrance : de 614 hommes au 21 janvier, l'effectif est en effet tombé à 509 au 31 janvier pour cause de maladie… Ils souffrent "beaucoup d'affections de poitrine ou de consomption. Ce climat froid et humide est délétère à ces habitants des pays chauds", rapporte le ministre Decrès.

Mais il n'est pas simple de pourvoir au casernement en ville d'un tel corps, nous explique l'autorité : "Ces chasseurs ne peuvent vivre à l'ordinaire ; ces individus n'ayant aucune connaissance de nos mœurs et de nos usages ne sauraient se procurer par eux-mêmes les choses nécessaires à la vie".

La première revue du Bataillon d'Africains a lieu dès le 29 janvier ; même si l'habillement n'est pas encore prêt, des armes leur ont été confiées. Le général Vandermaesen leur décerne un satisfecit : les soldats n'attendent plus qu'un embarquement. Le préfet maritime traite déjà avec des armateurs pour le transport de ce bataillon à la première destination ordonnée par le gouvernement. "Je crois avoir rempli vos vues en ordonnant les dispositions qui mettent sous la main du gouvernement un corps prêt à être organisé définitivement au premier ordre", écrit le préfet au ministre de la marine en cette fin de janvier 1803. Ils partiront combattre à Mantoue le 30 avril 1803 et le préfet maritime adressera alors sa facture au gouvernement, redevable à la marine brestoise de 63 156 francs pour les charges occasionnées par leur présence et leur formation…

Extrait du livre "Juges, esclaves et négriers en Basse-Bretagne" - © A. LE DOUGET