Victor Hugues remet les anciens esclaves au travail

 

Dans le contexte de la lutte contre l'Anglais, Victor Hugues doit résoudre le problème des subsistances dans une économie insulaire coloniale et peu monétarisée dont le mode de production vient d'être remis en cause par le décret du 16 pluviôse an II. On comparera utilement certains aspects de ce discours avec ceux du gouverneur Constant Sorin en 1941
Proclamation du 30 prairial, an II
La convention nationale, par son décret du 4 février dernier, vous a accordé le plus grand des biens : la liberté. Elle nous a confié l'exécution de cette loi. Son intention, en brisant vos fers, a été de vous procurer une plus grande somme de bonheur, en vous faisant jouir de vos droits. Nous serions responsables envers la nation et l'humanité, si nous ne prévenions pas les désordres dont la malveillance des ennemis de la chose publique veut nous rendre victimes.
Nous avons appris avec douleur qu'il s'était commis quelques déprédations dans les campagnes ; qu'on y avait coupé des maniocs, enlevé des bananes, sans nécessité, dans la vue seulement de faire du mal et de nuire aux propriétaires. Nous avons peine à croire à ces dénonciations ; mais comme, dans les circonstances où se trouve la colonie, il est nécessaire de pourvoir à la conservation des vivres de toutes espèce, faisons expressément défense à tout citoyen quelconque, et de quelque couleur qu'il soit, de toucher aux vivres des habitations, tels que manioc, bananes, maïs, etc., à peine par les contrevenants d'être livrés à toute la rigueur des lois ; et dans le cas où ils arracheraient lesdits vivres par malveillance, ils seront mis hors de la loi et punis de mort, comme d'intelligence avec les ennemis de la République.
Victor Hugues, commissaire de la République
 
Ordre du travail, Victor Hugues, 1794
Après la proclamation en Guadeloupe du décret du 16 pluviôse an II, les 683 habitations (dont 288 sucreries) des planteurs guillotinés ou en fuite sont administrées par un séquestre pour le compte...de Victor Hugues lui même. En dépit des promesses effectuées, le passage au salariat se fait attendre pour diverses raisons : la monétarisation est insuffisante et Hugues profite de ce système sans pour autant trouver les avances nécessaires pour payer les salaires des 683 habitations. Alors que les cultivateurs doivent se contenter d'une part de récolte, leurs chefs d'ateliers reçoivent un ordre de travail et de nouvelles paroles pour une Marseillaise qu'on adapte à la cause de la production.
Ordre du travail
Cinq heures et demie du matin - la cloche avertira les citoyens et citoyennes de se réunir dans un lieu quelconque indiqué par le principal chef de l'habitation
Cinq heures trois quarts - le chef entonnera un des couplets de l'hymne républicain, terminé par le cri de : Vive la République ! Il sera strict à l'heure et prendra l'habitude de n'attendre personne. Ensuite il fera l'appel nominal et pointera les absents.
Ces mesures remplies, les citoyens se rendront de suite à l'ouvrage avec leur conducteur, toujours en chantant, et avec cette gaîté simple et vive qui doit animer le bon enfant de la patrie.
Le principal chef se transportera de son côté dans toutes les cases des citoyens ; il interrogera ceux qui s'y trouveront, et leur demandera pourquoi ils ne sont pas avec les autres au travail ; il écoutera leurs excuses, examinera si elles sont légitimes ou non, et prendra des notes.
Tous les chefs communiqueront au moins une fois par décade avec le commissaire délégué, ou avec la municipalité, ou avec ceux préposés pour recevoir le détail des travaux et de la conduite des citoyens pendant la décade.
A huit heures, le déjeûner, pris sur le terrain, à l'exemple des sans-culottes cultivateurs en France.
A huit heures et demie, on reprend le travail qui cessera à onze heures et demie.
A deux heures après dîner, la cloche annonce partout la fin du repos. Les citoyens et citoyennes se rendront alors comme le matin au lieu indiqué. Le chef fera l'appel nominal, et répétera généralement le soir les mesures prises le matin.
Le travail cessera à la nuit
Malgré cet ordre, lorsque le bien de l'habitation demandera, dans certains temps, que les citoyens et citoyennes donnent quelques heures de plus au travail, qu'ils fassent le quart lorsque le moulin marchera, nous sommes persuadés que tous s'y prêteront en vrai républicains.

Les chefs auront soin de remarquer fidèlement ceux-là qui montrent partout la meilleure volonté.

 

 

Auguste Lacour, Histoire de la Guadeloupe, t. II : 1789-1798, Basse-Terre, 1857, Rééd. EDCA, 1976, pp. 379-386.