André Chénier monte à l'échafaud

Paris 25 juillet 1794

Barère n'avait pas menti. Au père qui était venu le supplier humblement, il y a trois jours, de lui donner des nouvelles de son fils, le puissant Conventionnel avait répondu d'un ton affable: "Votre fils sortira dans trois jours." Louis Chénier s'en était retourné ivre de bonheur, persuadé qu'il venait de sauver la vie de son fils André. Mais c'était mal connaître cet homme implacable, et le malheureux père ignorait que cette promesse était la plus impitoyable des sentences de mort. Car Barèr avait omis un détail: c'est sur la charrette des condamnés qu'André a quitté aujourd'hui le tribunal. Pris dans la tourmente de la pseudo-conspiration des prisons, il avait été accusé à tort d'avoir dissimulé les papiers de l'ambassadeur d'Espagne. Au soir du 24 juillet, soit deux jours après l'entrevue de som père avec Barère, il faisait ses adieux aux frères Trudaine, ses compagnons de détention, et quittait en effet Saint-Lazare pour la Conciergerie. Dès neuf heures ce matin, après un simulacre de procès, il prenait connaissance du réquisitoire le condamnant à la peine de mort. A quatre heures, il était conduit à la barrière du Trône-Renversé. Enfin, à six heures, au soir du troisième jour, le couperet de la guillotine mettait fin à la vie d'un poéte de trente-deux-ans.