Danton rugit, ses juges tremblent

Paris le 3 avril 1794

Le président du tribunal révolutionnaire Herman est épouvanté. Le procès va-t-il se retourner contre ceux qui l'instruisent? Herman ceut empêcher cette catastrophe. Il faut absolument qu'il trouve un moyen de couper la parole à Danton. Celui-ci vient en effet de déclarer que si lui et ses amis étaient accusés, c'est parce qu'ils s'apprêtaient à dénoncer la tyrannie des comités de gouvernement et ceux qui l'exercent. "Que mes accusateurs se montrent et je les replonge dans le néant... Vils imposteurs, paraissez!

" clamait-il. Et, de sa voix de ténor qui faisait vibrer les vitres, il a exigé la nomination d'une commission d'enquête. Il est allé jusqu'à citer seize députés comme témoins. Le public a osé l'applaudir. A L'extérieur de la salle d'audience, la foule s'est tellement déchaînée qu'on a craint l'émeute. Le gouvernement entendait pourtant mener rondement ce procès qui s'est ouvert hier, soit trois jours à peine après l'arrêstation des Dantonistes. Tout avait été préparé pour que rien ne s'oppose à la condamnation à mort des prévenus. On avait adjoint un aide, le Robespierriste Fleuriot, à l'accusateur Fouquier-Tinville qui pouvait se montrer partial car c'est un parent de Camille Desmoulins. Quant aux jurés, ils ont été "tirés au sort" à huit clos. Un seul problème aurait pu se poser: aucun témoin à charge n'a été cité, et les preuves retenues contre les Dantonistes sont singulièrement minces. En effet, le dossier d'accusation ne comporte pratiquement qu'une seule pièce, le faux décret sur la Compagnie des Indes qui compromet le principal accusé, Fabre d'Eglantine. Qu'à cela ne tienne! Pour pallier cette lacune et accréditer la thèse des procureurs qui veut que les Dantonistes aient été impliqués dans un complot de l'étranger, on a amalgamé Desmoulins, Philippeaux, Lacroix et Danton avec des individus louches: les frères Frey, banquiers autrichiens, le Danois Deideriksen et le banquier espagnol Gusman. Sont aussi inculpés Dalaunay, Chabot, Basire et Julien de Toulouse, pour leur participation au scandale de la Compagnie des Indes, le général Westermann, qu'on soupçonne d'avoir aidé Dumouriez, et Hérault de Séchelles, trop modéré au goût de Robespierre. En m^élant des prisonniers de droit commun à des prévenus politiques, le Tribunal cherche à confondre les motifs d'accusation. Le procédé a prouvé des Hébertistes. Même si Danton est parvenu à émouvoir l'assistance, il a peu de chance d'échapper à la guillotine.