Le peuple des faubourgs envahit les Tuileries

Paris, 20 juin 1792

L'Assemblée avait de se méfier. En effet, c'est aujourd'hui l'anniversaire du serment du jeu de paume, mais aussi de la fuite du roi à Varennes. Et le veto opposé par Louis XVI aux derniers décrets pris par les députés a excité la population. Depuis quelques jours, les rumeurs les plus folles couraient : on disait qu'un complot se tramait aux Tuilleries et que la garde du roi voulait égorger les patriotes. Par précaution, le directoire du département avait donc décrèté hier "tout rassemblement contraire à la loi" Mais le peuple voulait aller à l'Assemblée réclamer la suppression du veto. Réveillé en sursaut dès neuf heures ce matin, Terrier, le minidtre de l'Intérieur, a demandé au directoire de "donner l'ordre aux troupes de marcher pour défendre le château". En fait, on s'est contenté de fermer les grilles. A dix heures, la foule s'amasse déjà, mais elle ne veut encore que défiler devans la salle du Manège. Les meneurs l'incitent à la prudence : "Le sang des patriotes ne doit pas couler pour satifaire l'orgueil et l'ambition du perfide château des Tuileries!"  Mais soudain au début de l'après-midi, on voit accourir des citoyens de toutes sections, mêlés à des détachements de la garde nationale et armés de piques, de bâtons, voire de sabres. Venus surtout des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, des quartiers de Montreuil et de l'Observatoire, ils sont près de vingt mille, conduits par Santerre et Saint-Huruge. Ils brandissent des pancartes menaçantes : "La liberté ou la mort!" Le ton est donné. Galvanisée, la foule entre alors dans le Manège et prend le passage des Feuillants pour investir les Tuilleries. A ce moment, quelques officiers municipaux affolés se précipitent chez le roi pour le supplier d'ouvrir les portes. C'est déjà trop tard : une clameur monte du jardin, les grilles ont cédé. Une partie du cortège est passée par les guichets du louvre pour se retouver au Carrousel, devant l'entrée du château. Santerre se tient face à la foule et la harangue, hurlant qu'il faut entrer chez le roi. Un groupe de la section du Val-de-Grâce parait particulièrement agressif. Il a apporté avec lui rien moins qu'un canon, traîné avec fracas. Entouré de sa femme, de sa soeur et de ses deux enfants, le roi écoute ce bruit qui se rapproche, sans comprendre. Il est seize heures.